Réponses de Jean-Marc Deshouillers aux questions sur la prime d'encadrement doctoral et de recherche posées par Michel Théra et Michel Waldschmidt

La campagne 2003 d'attribution des primes d'encadrement doctoral et de recherche vient de faire l'objet d'une note d'information de la Direction de la Recherche http://dr.education.fr/Pedr/noteinfo.pdf.

La date limite pour déposer une demande est le 23 mai. Dans mon message envoyé par le serveur de liste, je faisais état des réponses que Jean-Marc Deshouillers avait données aux différentes questions que M. Waldschmidt et moi-même lui avions posées au sujet des primes d'encadrement doctoral. Vous constaterez, à la lecture du document ci-après, que la communauté doit se mobiliser pour éliminer l'autocensure et accroître le nombre de dossiers déposés. Je compte sur les présidents de groupe et les correspondants régionaux pour faire passer ce message, notamment vers les jeunes maîtres de conférences.

Merci.

Michel Thera


Question 1

Plusieurs adhérents de nos deux sociétés nous ont interpellés sur la question des primes d'encadrement doctoral et de recherche (PEDR). Alors que les mathématiciens - terme désignant les mathématiciennes et mathématiciens - ont le sentiment de n'avoir pas démérité (surtout au moment où plusieurs d'entre eux reçoivent des prix prestigieux (la médaille Fields, le prix Clay, le prix Crafoord, le prix Kyoto de la fondation Inamori, le prix Abel...), on entend dire que le pourcentage d'universitaires recevant cette prime est plus faible en mathématiques que dans d'autres disciplines. Est-ce vrai ? Avez-vous une justification ? Comment y remédier ?

Réponse 1

Tout d'abord, un mot sur l'expression que vous avez employée ; elle est au coeur du problème : « le sentiment de n'avoir pas démérité ». Le volume des PEDR attribuées est contingenté budgétairement : l'attribution des primes relève donc d'une logique de concours, mais la non satisfaction d'une demande est vécue dans une logique d'examen. Les dossiers ne satisfaisant manifestement pas les critères d'attribution sont très peu nombreux, autour de 10% des dossiers reçus.

Votre question est multiple : je vous propose de répondre dans un premier temps à vos deux premières interrogations, factuelles ; nous reviendrons ultérieurement sur la troisième. Comment sont ventilées les primes entre les disciplines ? Proportionnellement au nombre de dossiers déposés : de ce point de vue, les mathématiciens (selon l'usage grammatical, ce vocable désigne les mathématiciennes et les mathématiciens) ne sont ni mieux ni moins bien traités que leurs collègues. En revanche, si on rapporte le nombre de bénéficiaires de PEDR au nombre d'enseignants- chercheurs relevant d'une discipline, il y a d'assez grandes disparités : cette proportion est de l'ordre du quart en mathématiques (sans différence significative entre les sections 25 et 26), elle est équivalente en informatique, elle est bien inférieure en sciences humaines et sociales, mais de l'ordre du tiers en physique et sciences de l'ingénieur, chimie, sciences de la Terre et de l'Univers.

Pourquoi cette proportion est-elle plus faible en mathématiques que dans les sciences « dures », alors que ce fait n'a pas de justification scientifique : la mathématique française n'est pas, sur le plan international, d'un niveau inférieur à celui des autres sciences françaises (*). La raison fondamentale est due, à mon avis, à la différence dans la nature de l'activité de recherche, reflétée dans le mode de publication des résultats. La production mathématique est le fait d'individus et même si elle est, de plus en plus, celui de toutes petites équipes, les publications à plus de trois auteurs sont exceptionnelles dans notre discipline. Ce que nous venons de constater sur le plan des publications a son pendant sur les activités d'encadrement doctoral. Ainsi, à participation égale à la vie scientifique, il est plus difficile à nos collègues d'étoffer un dossier, ce qui induit un taux d'auto-censure plus élevé.

Question 2

On entend dire qu'il arrive que le nombre de primes que doit distribuer la commission est parfois inférieur au nombre de demandes de renouvellement. Est-ce vrai ? Peux-tu expliquer la différence du niveau de difficulté suivant les années ?

Réponse 2

Le rapport entre le nombre de « sortants » et celui des primes attribuées était particulièrement élevé pour la campagne 2002 (légèrement inférieur à 1) ; le taux de satisfaction (rapport du nombre de primes attribuées au nombre de demandes) était de 53% cette année contre 60% en 2001, 66% en 2000, 63% en 1999, mais 52% en 1998. La raison en est que 2002, comme 1998, est congru à 1990 modulo 4 : lors de la première campagne de primes, en 1990, cinq mille primes ont été attribuées, soit la moitié du nombre total de primes ; depuis la première vague quadriennale, des efforts de lissage ont été accomplis, avec pour effet des campagnes 1998 et 2002 plus difficiles.

Question 3

Quelle est dans ces conditions la place que peuvent occuper de jeunes mathématiciens fraîchement recrutés ? Doivent-ils attendre de diriger des recherches (comme le laisse penser l'appellation de la prime) avant de candidater ?

Réponse 3

Les critères retenus prennent en compte un souci de n'exclure du bénéfice de la PEDR aucune catégorie de personnel, en particulier les jeunes maîtres de conférences. Ainsi, les maîtres de conférences fraîchement recrutés peuvent être éligibles pour une PEDR sans que leur dossier ne fasse apparaître d'activité d'encadrement de recherche. Pour les autres maîtres de conférences, la participation à l'encadrement d'activités de formation par la recherche prend en compte les co-encadrements de mémoires de DEA (magister recherche à l'avenir), de thèses.

Question 4

Les membres chevronnés (PRCE, par exemple) ont-ils presque automatiquement la prime ? Les matheux ont eux la réputation de privilégier les jeunes : plus on monte et plus c'est dur de garder la PEDR. Rumeurs ou réalités ?

Réponse 4

Une des catégories prises en compte pour la définition des critères d'évaluation est celle des « professeurs mûrs » qui ne comporte pas de sous- catégorie PRCE ; je considère que l'ensemble de cette catégorie a été traité chaque année de façon homogène par le jury. De fait, le taux de satisfaction des PRCE est très élevé, mais cette corrélation n'est pas surprenante : la grande majorité des collègues promus à la classe exceptionnelle l'ont été en raison d'une activité d'encadrement doctoral et de recherche, forte et continue ; de plus, il est vraisemblable que la plupart de ceux qui ont été promus au titre d'activités de nature plus administrative bénéficient de primes ou de rémunérations complémentaires incompatibles avec la PEDR. Enfin, n'ayant connaissance que des dossiers déposés, je n'ai pas les moyens de mesurer le degré d'autocensure et encore moins de le comparer entre les différentes catégories.

Quant à la seconde partie de la question, je n'ai pas vraiment les moyens d'y répondre par une argumentation numérique : je ne pense pas que le taux de satisfaction soit un paramètre pertinent, mais c'est essentiellement le seul dont je dispose. J'ai cependant deux commentaires : le premier est qu'au fil des années (de la campagne n à la campagne n+4, pour limiter l'effet de la discrépance modulo 4) l'obtention de la PEDR est intrinsèquement plus difficile : le nombre total de PEDR est essentiellement constant, mais la population active s'accroît ; ce dernier fait est une conséquence positive de l'effort de structuration de la recherche mathématique accompli dans les trente dernières années. Le second commentaire est que, sur le plan psychologique, plus on monte, plus c'est dur de perdre la prime.

Question 5

De manière plus générale, quels sont les critères d'attribution ?

Réponse 5

A la fin des années 80, différents mécanismes ont été mis en place pour développer la formation doctorale, alors insuffisante. La PEDR a été créée, en partie, comme l'un de ces mécanismes : en témoigne le fait que dans son intitulé l'encadrement doctoral précède la recherche. Le développement de la formation doctorale à un niveau satisfaisant, le souci d'accroître le nombre de maîtres de conférences et jeunes professeurs bénéficiaires d'une PEDR, ont conduit à une évolution de la pratique, confirmée dans la note d'information concernant la campagne 2003 http://dr.education.fr/Pedr/noteinfo.pdf où trois conditions sont énoncées ; dans l'ordre : l'appartenance à une équipe de recherche reconnue, l'activité de publication, l'encadrement doctoral.

Les critères employés par le jury de mathématiques, approuvés par le chef de la MSU, figurent dans les rapports qu'Edwige Godlewski et moi vous avons adressés après chaque campagne. Ils ont peu évolué d'une année sur l'autre. Je reprends ceux de la campagne 2002, tels qu'indiqués aux experts pour les guider dans leur travail d'évaluation.

« Les critères à prendre en compte, avant de les moduler par d'autres éléments du dossier, sont :

La production s'analyse essentiellement en terme de publications. Les autres formes de production (logicielle par exemple) sont plus rares dans notre discipline, mais doivent être également prises en compte.

Les autres éléments du dossier concernent notamment la participation à la vie de la recherche mathématique (direction de laboratoire, d'école doctorale, rayonnement, ...) ; ces points ne doivent pas être négligés : si les activités d'administration de la recherche ne peuvent être substituées en totalité aux activités de publication et d'encadrement, elles doivent être impérativement prises en compte en complément de ces activités. »

Question 6

Quel est le pourcentage de refus dans la procédure d'appel ?

Réponse 6

Les chiffres correspondant à la procédure de recours sont également publiés dans le rapport annuel, avec un décalage d'un an, dû au calendrier.

La procédure de recours est statutaire et quelques dizaines de primes (toutes disciplines confondues) sont réservées à cette fin. La commission de recours, commission unique pour toutes les disciplines, est indépendante des directions scientifiques ; elle est composée de représentants d'organisation syndicales et d'enseignants-chercheurs nommés. S'il est d'usage que les directions scientifiques attirent l'attention de la commission de recours sur quelques dossiers, celle-ci travaille en toute indépendance, selon ses propres critères (dont je n'ai pas été informé, et que l'ingénierie inverse ne m'a pas permis de découvrir). Le seul chiffre qui me semble signifiant est celui des recours déposés : pour les maths, il représente entre 20% et 23% des candidats malheureux pour les campagnes 1999, 2000 et 2001 : ce chiffre est faible en comparaison des quelque 75% de candidats malheureux que le jury aurait retenus si l'attribution des PEDR n'était pas contingentée.

Il importe que nos Collègues sachent que l'identité des candidats ayant déposé un recours n'est connue, ni du jury de l'année n, ni de celui de l'année n+1 ; en outre, compte tenu de la difficulté du concours, la direction scientifique ne considère pas qu'un dépôt de recours est une critique de son travail ou de celui du jury : bien au contraire, elle encourage le dépôt de recours.

Question 7

Le budget attribué à une discipline dépendant de l'effectif des postulants à la PEDR, le malthusianisme et l'élitisme aristocratique professé dans notre discipline doivent faire des ravages.

Réponse 7

J'ai fourni au début de l'entretien des chiffres et une explication « objective » prenant en compte le mode de production et de publication de notre discipline, et je ne pense pas qu'il y ait un a priori élitiste propre aux mathématiciens.

J'ai en revanche le sentiment que le mécanisme d'attribution des primes peut être perçu comme hyperélitiste (ne nous cachons pas le fait qu'il est relativement élitiste), et qu'il peut de ce fait, engendrer un comportement d'autocensure qui est injustifié - j'ai donné des chiffres le prouvant - et contreproductif. En effet, si, au vu des résultats de l'année n, la réaction générale est « oh là là, s'il faut un tel niveau pour avoir la PEDR, il est inutile que je candidate pour l'année n+1 », il est bien évident que la barre sera placée encore plus haut l'année n+1...

Pour ce qui est du comportement malthusien, je ne pense pas qu'il concerne les individus, mais il peut être celui de laboratoires qui visent plus à maximiser leur taux de succès que leur propre nombre de PEDR.

Une autre question avant qu'on aborde les remèdes ?

Question 8

De nombreux collègues ayant une certaine ancienneté sont profondément vexés de se voir opposer un refus, et cela a des effets dévastateurs, à l'opposé du but initialement poursuivi par les promoteurs de cette prime. Un grand nombre de mathématiciens pratiquent l'auto-censure ; peut-être est-ce un manque d'habitude (ou de goût) à être évalué. Aurais-tu un message à adresser aux candidats malheureux : le refus de leur accorder cette prime est-il pour eux un signe qu'ils feraient mieux d'arrêter leur recherche ?

Réponse 8

Le mot « refus » n'est pas adapté à une logique de concours. Je comprends tout à fait la déception, voire la vexation de ne pas voir sa demande satisfaite, d'autant plus que cette demande est justifiée dans 90% des cas. Je ne peux hélas que répéter que le nombre de primes accordées en mathématiques est faible par rapport à l'ensemble de la communauté mathématicienne et que la non satisfaction d'une demande ne peut et ne doit pas être interpréter comme un jugement d'insuffisance de l'activité de recherche et d'encadrement doctoral. Fort heureusement, la PEDR n'est pas la seule motivation pour une activité de recherche et le découragement est très rarement durable.

Je pense, qu'après ce tour du problème, nous pouvons tenter d'élaborer des remèdes.

Un premier point, que nous n'avons pas encore abordé, est la lutte contre les dégâts collatéraux de la PEDR. Celle-ci est parfois utilisée, hors de son but initial, comme indicateur, pour la comparaison des laboratoires au sein d'un établissement, d'une école doctorale : il convient de préciser aux responsables des établissements, des ED... les pourcentages comparés de bénéficiaires de la PEDR et les raisons de cet état de fait.

Le point qui m'interpelle le plus est le pourcentage de mathématiciens bénéficiaires de la PEDR, particulièrement faible, comparé à celui des spécialistes d'autres sciences exactes. Plutôt que d'entrer dans un cercle vicieux où la difficulté du concours favorise l'auto-censure qui mécaniquement renforce la difficulté du concours, je pense que le premier objectif de notre communauté doit être de reconquérir résolument des parts de marché et je ne vois pas d'autre solution que de combattre l'auto- censure et accroître le nombre de dossiers déposés. Pour la mise en oeuvre, la balle est dans le camp de la communauté, et bien évidemment dans celui des sociétés savantes qui la représentent.

Une piste positive est d'associer davantage les maîtres de conférences à l'encadrement de la formation par la recherche (stages de masters, thèses).

Une autre piste est la « gestion de la pénurie ». Si nous avons tenté d'avoir un minimum de mémoire, nous ne sommes pas allés très loin : nous avons essayé, sans y parvenir de façon satisfaisante, d'éviter qu'un collègue se retrouve deux années de suite juste au-dessous de la barre. Faut-il aller plus loin dans cette direction en admettant des « quotités » de primes (4 ans sur 4, sur 5, voire sur 6) ? Formulé autrement, le jury pourrait introduire trois sous-catégories A0, A1 et A2, les candidats A0 bénéficiant directement d'une PEDR, les candidats A1 ne restant pas 2 ans de suite dans cette catégorie et les candidats A2 ne restant pas 3 ans de suite dans cette catégorie.

Pour conclure, je tiens à dire que la question des PEDR est de loin l'aspect le plus frustrant de l'activité d'un directeur scientifique et le seul qui soit réellement douloureux. En raison de la sensibilité du sujet, j'ai tenu, depuis la première campagne dont j'ai été chargé, à ce que l'attribution des PEDR soit moins opaque : diffusion de la liste des membres du jury, des critères retenus, des modes opératoires et des résultats sous forme statistique. Je n'ai en revanche pas juger opportun de diffuser la liste des bénéficiaires.

(*) Ce fait est attesté par de nombreux indicateurs (cf. en particulier les travaux de l'Observatoire des sciences et des techniques) ; la conclusion de l'article de Claude Allègre dans la livraison commémorative 300, d'octobre 2002, de la revue Pour la Science (numéro 300), est également intéressante.